Autour de Grandville : dessinateur, aquarelliste, caricaturiste et lithographe

Présenter les livres de Grandville revient à ouvrir la porte d'un cabinet de curiosités et observer une société humaine passée au crible. Cet article vous propose d’explorer quelques facettes de ses nombreuses créations.
Les débuts et le triomphe de la caricature

De son vrai nom, Jean-Ignace-Isidore Gérard est né le 15 septembre 1803 à Nancy. Ville dont est également originaire Jacques Callot, un dessinateur et graveur lorrain, dont l'œuvre la plus connue aujourd'hui est une série de dix-huit eaux fortes intitulée « les grandes misères de la guerre » (ou les misères et les malheurs de la guerre), évoquant les ravages de la guerre de trente ans qui se déroulait alors en Europe.

Ses proches l’appelaient Adolphe du prénom de son frère décédé deux mois avant sa naissance. Sa mère le qualifiait de « débile », non dans le sens usité aujourd’hui mais faible en français de l’époque.

A douze ans, il quitte le lycée pour apprendre le métier de miniaturiste dans l’atelier de son père car il avait déjà une forte appétence et dextérité pour le dessin.

Frappé par le talent du jeune homme, André-Léon Larue dit Mansion (1785-1834), miniaturiste très connu et de passage à Nancy à la rencontre de son confrère, lui proposa de rejoindre son atelier à Paris.

Il créa un jeu de cartes fantastiques de cinquante-deux pièces qui suscita un tel engouement de la part de Mansion, qu’après modifications, il le publia sous son nom avec le titre de « Sibylle des Salons ».

C’est à Paris qu'il prit son pseudonyme, « Grandville » qui à l’origine était le nom de scène de ses grands-parents paternels lorsqu'ils étaient acteurs.

A Paris, il fréquentait assidûment l’opéra-comique où il rencontra des artistes de renom tels que : Vernet, Picot, Hippolyte Lecomte, Léon Cogniet, …

Il fut l’élève du peintre Hippolyte Lecomte (1781-1857) mais fut peu enjoué par les contraintes de la peinture à l’huile et préférant le dessin, il se tourna vers la lithographie.

Il s’apprêtait à retourner à Nancy lorsqu’un sociétaire du théâtre lui demanda de dessiner des costumes pour les troupes de provinces.

Puis, arrive le titre « les métamorphoses du jour » publié pour la première fois en 1828 (1869 pour l’exemplaire conservé à la Bfm), le plus populaire et celui qui le fit connaître. Cet ouvrage préfigure les typologies sociales des années 1840.

Il y développe ses célèbres personnages anthropomorphiques en attribuant des actions propres à l'humain à des animaux. Par ce biais, il formule une critique virulente à l'égard des représentants et des institutions de la monarchie sous les règnes de Charles X et de Louis-Philippe. Les types de personnages représentent des hommes et des femmes de toutes classes sociales. 

Il s’inspire des taxonomies animales utilisée à l’origine en biologie pour décrire, nommer et classer les animaux en groupes logiques ainsi que de la physiognomonie pour déchiffrer le caractère, les mœurs ou les dispositions d'une personne d’après son apparence physique.

À titre d'exemple, le bœuf est traditionnellement associé à la paresse, possédant par ailleurs de grands yeux et un nez épais.

Suivant ce raisonnement, tout individu présentant des caractéristiques morphologiques analogues serait inévitablement frappé du même trait de caractère.

Si les caricatures dans « les métamorphoses du jour » offrent une satire visuelle de la société du XIXe siècle, cette mise en scène des vices humains sous des traits animaliers ne fait que réactiver la physiognomonie popularisée au XVIIIe siècle par Johann Caspar Lavater, une discipline qui puise elle-même ses racines les plus profondes dans les traités antiques d'Aristote.

 

Pour en savoir plus

Dans le volume 4 intitulé « Physiognomonica », Aristote (384 av. J.-C.-322 av. J.-C.) partait du principe que la ressemblance entre les traits d'un visage humain et ceux du monde animal permettait de déchiffrer la nature profonde de l'âme. Cette doctrine reposait sur ce que l'on pourrait désigner comme un « syllogisme physiognomonique » ou plus simplement d’analyser les traits de caractère ou le tempérament d'une personne à partir de ses caractéristiques physiques.

Les 10 volumes de Johann Caspar Lavater (1741-1801) , « L’art de connaître les hommes par la physionomie » expose les réflexions de divers théoriciens de la physionomie ayant précédé Lavater, au nombre desquels figurent le scientifique et alchimiste Giambattista della Porta (1535-1615) ainsi que le peintre Charles Lebrun (1619-1690). Ce dernier a élaboré une méthode de démonstration géométrique visant, selon ses propres termes, à établir la nature caractérielle de chaque espèce animale.

Les illustrations de J.J. Grandville ne suivent pas systématiquement ces schémas édictés depuis l’antiquité mais l’on retrouve dans ses dessins certaines prédispositions : 

ardeur obstinée du sanglier, prudence du cerf, perfidie du serpent, noblesse du lion, férocité du loup, ruse du renard, attachement du chien, douceur de l’éléphant, pudeur de l’oie, orgueil du paon, obstination de l’âne ou encore la capacité du perroquet à répéter. 

Les animaux sélectionnés sont au niveau symbolique, non seulement des animaux majeurs, mais également des sortes de prototypes : féminin/masculin, courageux/lâche, simple/ perfide, etc. 

Le lion et le sanglier répondent plutôt au type masculin, la perdrix et la pie au type féminin avec bien d’autres exemples en complément des planches ci-dessous, à découvrir dans l’exemplaire en ligne sur Gallica.

Le XIXe siècle en France est une période bouleversée par de nombreuses transformations politiques, sociales et économiques.

Dans ce contexte, la caricature devient un outil puissant d’expression critique. 

Grâce au succès rencontré par « les métamorphoses du jour », Charles Philippon (1800-1862) dessinateur, lithographe, journaliste et directeur de publications repère J.J. Grandville pour ses images fantaisistes et satiriques, qui lui ouvrirent de nouvelles perspectives.

Il commença à illustrer des magazines et des publications tels que Le Silhouette, L'Artiste, la Caricature et Le « Charivari », utilisant ses caricatures à des fins de commentaire social et politique. 

S’il échappa à la prison en raison de ses caricatures qui déplaisaient fortement à Adolphe Thiers, ce qui n’a pas été le cas de Charles Philippon, condamné pour « outrages à la personne du roi Louis-Philippe 1er » à six mois de prison et à verser 2 000 francs d’amende pour sa caricature en forme de poire (croquis réalisés à l'audience).

La monarchie de Juillet a amorcé, dès 1833 un tournant plus autoritaire à l'égard des journaux. Cette politique répressive s'est accentuée à la suite de la révolte des canuts en 1834, puis de la tentative d'attentat perpétrée en juillet 1835 contre le roi Louis-Philippe par Giuseppe Fieschi. Le gouvernement en imputa la responsabilité aux journaux contre le roi.

Les lois de septembre 1835 sous le règne de Louis Philippe ont marqué l'abrogation du cadre législatif libéral établi en 1830, ce qui le contraignit à explorer d'autres pistes professionnelles.

Le tournant vers l'illustration de livres

Il choisit alors de devenir illustrateur de livres, comme « les voyages de Gulliver » ,  « Robinson Crusoé » , «  Don Quichotte »  ou «  Les fables de La Fontaine » publiées pour la première fois en fascicules entre 1837 et 1840 (1868 pour l’exemplaire de la Bfm). Dans la littérature et ici plus spécifiquement, nous retrouvons aussi le schéma de l’anthropomorphisme à travers les animaux qui parlent et agissent comme des personnes comme dans cet extrait de « La cigale et la fourmi ».

Que faisiez-vous au temps chaud ?

Dit-elle à cette emprunteuse.

— Nuit et jour à tout venant

Je chantais, ne vous déplaise.

— Vous chantiez ? J’en suis fort aise.

Eh bien ! Dansez maintenant.

Parmi les multiples collaborations qu’eut J. J. Grandville, le titre « Scènes de la vie privée et publique des animaux : études de mœurs contemporaines, publiées sous la direction de M. P.-J. Stahl » publié entre 1840 et 1842 » (1842 pour l’exemplaire de la Bfm) a réuni de nombreux auteurs : 

Tome 1 : Honoré de Balzac, Louis Baudé, Émile de La Bédollière, Pierre Bernard, Jules Janin, Édouard Lemoine, Charles Nodier et George Sand

Tome II : complète l'œuvre avec la collaboration de Balzac, L'Héritier de l'Ain, Alfred de Musset, Paul de Musset, Charles Nodier, Madame Ménessier-Nodier et Louis Viardot

Dans cet ouvrage, il applique ses talents à dépeindre les comportements animaux avec une ressemblance étonnante aux actions humaines, dans un but satirique et humoristique comme dans cette scène ci-dessous où les animaux observent les hommes. Dans cette inversion des rôles, l'illustrateur est représenté en bas à droite, assis sur un livre et en train de croquer le portrait des écrivains enfermés dans des cages et des volières au jardin des plantes.

En 1845, « Cent proverbes, illustrés par Grandville, et par trois têtes dans un bonnet» illustre de manière satirique, fantastique et humoristique une centaine de proverbes français qui ont traversé les époques.

Derrière le pseudonyme de trois têtes dans un bonnet se cachent les écrivains et journalistes, Émile Daurand-Forgues (dit Old Nick), Taxile Delord, Arnould Frémy et Amédée Achard qui ont écrit les légendes et les textes.

L'un de ses chefs-d'œuvre publié en 1847 à la fin de sa vie est « Les fleurs animées ». Les textes ont été rédigés par Taxile Delord (1815-1877), un publiciste et l’introduction par Alphonse Karr (1808-1890), écrivain passionné d’horticulture. Cette série de gravures coloriées à la main met en scène des jeunes filles florales, chacune incarnant la personnalité de la fleur qu'elle orne et devient l’actrice de sa propre vie.

Le récit commence par une révolte : lasses d'être cueillies ou ignorées et enrhumées par la rosée, les fleurs demandent à la fée aux fleurs de prendre forme humaine pour découvrir le monde des hommes. Le jardin de la fée aux fleurs fut déserté. Seule la bruyère, d’un tempérament plutôt solitaire resta. Si le myosotis se désole de sa solitude, la tulipe charme ceux qui la contemplent, le camélia vénal, vit sa vie humaine sans parfum et sans amour.

La production de Jean Ignace Isidore Gérard fut dense et nombreuses furent ses contributions. Bien que décédé prématurément en 1847 à Paris, il a laissé une empreinte durable dans le champ de l’illustration et du dessin satirique. 

Son travail a influencé nombre d’artistes du XIXe et XXe siècle comme par exemple, le groupe « Queen ». Un de ses dessins inspira la pochette de l'album « Innuendo » (1991)

Le jongleur des mondes fut en effet repris par le graphiste Richard Gray, tandis qu'une autre illustration, tirée du titre « Un autre monde » figure au dos de la pochette.

Ce contenu vous a-t-il été utile ?